Le storytelling dans le Rap français – Part I

L’art du storytelling a traversé les arts et les époques depuis des centaines d’années. La musique, et particulièrement le Rap, ne déroge pas à la règle. Ce genre est ancré dans la mentalité Hip Hop depuis ses débuts.

Même si dans les années 80, le rap consistait surtout à accompagner les performances du DJ ou à faire bouger les foules, les MC’s ont vite abandonné leur rôle de Maître de Cérémonie pour raconter leurs histoires. Parler de son quotidien et s’en inspirer est l’essence même de cette musique. C’est donc tout à fait naturellement que des rappeurs ont construit des histoires dont le fond originel prenait forme dans leur quartier.

Des histoires de drogues, de crimes, de success story ou d’amour qui dégénèrent … les rappeurs sont devenus des spécialistes pour créer des storytelling efficaces. Qu’il s’agisse de Slick Rick, Biggie, Nas, Kendrick Lamar côté outre-Atlantique, ou d’Oxmo Puccino, NTM, Tandem ou Medine en France, ce genre a toujours séduit les rappeurs et a su se renouveler à travers le temps. Et pour cause, il permet une certaine liberté que quinconque peut saisir pour développer toute sorte d’histoire. Jouer le rôle d’un braqueur, d’un assassin, ou d’un psychopathe permet de s’exprimer sur un terrain pas forcément évident aux premiers abords. Le storytelling ne consiste pas à raconter son quotidien, il s’agit de narrer une histoire.

Ce registre s’inscrit dans le même domaine que le cinéma ou les romans de fictions. Il s’agit avant tout de divertissement, de plonger l’auditeur dans une ambiance particulière, de le mettre au coeur du récit.

Nous allons ici vous proposer plusieurs morceaux de Rap français à (re)découvrir ayant pour point commun un sens du storytelling très maitrisé. Etant donnée que la liste est longue, il a fallut écrémé tout cela. Pour cette première partie, nous nous focaliserons sur un thème de prédilection des rappeurs, les histoires de gangsters.

Oxmo Puccino feat Lunatic – Pucc’Fiction

 

Commençons directement par le morceau le plus célèbre du genre, Pucc’Fiction d’Oxmo Puccino. Sorti en 1997 sur la compilation L-432, la jeune recrue de Time Bomb livre un morceau qui restera l’un de ses plus gros classiques. Accompagné des Lunatics, Ox’ joue le rôle d’un trafiquants de drogue trahi par un certain Bloopalooza. Il va alors entamer une vengeance comparable à l’histoire de Marv dans Sin City. Au fil des mesures, il va croiser la route de Booba, et remonter jusqu’à son ennemi.  

Ce morceau résume parfaitement ce que doit être un bon son de storytelling : des personnages nommés et identifiés, une ambiance haletante, une histoire possédant un début, un déroulé logique, et une fin.

Oxmo démarre en installant le décor : Aéroport de Bogota. La situation :  il explique directement qu’un deal est en cours, qu’il s’agit de quelque chose d’habituel. On en déduit qu’il est donc dealeur. En 4 mesures seulement, Oxmo nous a peint une situation et un contexte avec en plus, une technique incroyable en terme de rimes et allitérations. Les allitérations sont d’ailleurs ce qu’Oxmo travaille peut-être le mieux de manière général :

« Fils de pute, t’as un micro ! T’es qu’un gros stup’, t’es trop stupide »

« J’ai mon Bouygues d’où je puise toutes mes sources / J’fouine, j’fouille les rues et tombe sur mon pote Steve »

« Bouygues » ne rime pas avec « puise », tout comme « fouine » et « fouille », ou encore « pute » / « stup », où là la prononciation est carrément inversée (P-U-T / T-U-P). C’est ce style que le lyriciste du 19ème développera tout au long de sa carrière. Et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres du niveau présent ici.

Le premier couplet introduit tout le contexte et l’élément perturbateur qui vient déclencher le récit (la trahison). L’histoire commence donc par un deal de coke. Oxmo se rend compte que son interlocuteur est en réalité un flic. Après l’avoir tué, il parcours la ville et finit par trouver un de ses potes qui lui balance l’info : Bloopalooza l’a dénoncé. Le couplet se conclue par une sorte de mini teaser de ce qui va suivre, c’est à dire la vengeance.
Après un refrain légendaire, Oxmo redémarre avec un 16 digne d’un film d’action. Ou plutôt d’un condensé de ce que l’on a pu voir dans des films. D’abord la classique fusillade en voiture avec grenades et explosions. Vient ensuite l’arrivée au QG de Bloopalooza, un immeuble protégé par des gardes. Des tirs, des morts, des portes qui explosent… À travers une simple phrase, le Black Desperado nous montre qu’il fait preuve d’ingéniosité en évitant de monter par l’ascenseur, sachant qu’il serait attendu : « L’ascenseur puait, j’avais choisi d’user mes Wallabees ». Avec cette simple expression « user mes Wallabees », Oxmo explique qu’il a choisi de monter à pied et non par l’ascenseur.  Une nouvelle preuve des talents d’écriture du bonhomme. Après tout cela, il finit par tuer son ennemi de trois balles dans la tête.
On pourrait penser le morceau terminé, mais le dernier couplet nous apprend (en même temps que lui), que le traitre qu’a tué Oxmo n’était qu’un sosie, et que le FBI est à sa recherche. Booba arrive chez lui et se joint à l’aventure. Ensemble, ils se rendent dans la planque du vrai Bloopalooza. Le Black mafiosi se fait tirer dessus, mais fini par donner un coup de couteau dans la gorge de son ennemi. Ce dernier ne meurt pas, Ox’ feint de lui laisser la vie sauve avant d’ordonner à Booba de le tuer, tel un chef mafieux ne voulant pas se salir les mains. L’aventure se termine par la fuite des 2 compères.

Oxmo a par ailleurs renouvelé l’exercice plusieurs fois sur Opéra Puccino un an plus tard avec, entre autres, Hitman, Jon Smoke, La Lettre, et mêmes sur les albums suivants. 

L’Homme de l’Est – Les tribulations de l’Homme de l’Est

 

Edward Hopper

L’Homme de l’Est, qui nous a malheureusement quitté trop tôt, était à l’époque membre du groupe Cas de Conscience avec Espiiem, l’Etrange et Issa vers 2007. Ce groupe n’a que peu de morceaux, du fait du décés de l’Homme de L’Est, mais ce qui est sorti sur Youtube laisse entrevoir un groupe avec énormément de talent. Nous reviendrons sur eux lors d’un prochain article, donc attardons nous sur ce qui nous intéresse aujourd’hui : Les Tribulations de l’Homme de l’Est.  On a ici affaire à un enfant direct de Pucc’Ficction. Le thème est très similaire, une histoire de trahison et de vengeance avec des gros trafiquants.

Nous avons donc un scénario pas forcément original, entendu dans d’autres chansons ou films. Mais c’est là où l’Homme de l’Est va frapper fort. Il démontre ses qualités de lyricistes et rappeur technique et plonge littéralement l’auditeur dans son univers. Pendant un peu moins de 4mn, le rappeur parisien enchaîne des schémas de rimes et des flows très maîtrisés tout en gardant le fil de son texte qu’il développe au fur et à mesure. Le morceau est vraiment construit comme un film. Il commence avec une première instrumentale très cinématographique. Ce sample de Sly Johnson apporte une réelle ambiance dramatique. Pas de refrain, donc aucune pause dans le récit. A la moitié du son, la prod change à partir du moment où il prépare sa revanche, comme pour annoncer la scène finale. Cette seconde partie est plus rythmée, le flow de l’Homme de l’Est est un peu plus rapide, le tout est accompagné de bruitages pour renforcer l’immersion.

Certains ne pourront s’empécher de dire que c’est une copie de Pucc’Fiction, mais à ceux là, nous répondrons que tous les films sont des copies d’autres films, que toutes les musiques sont des copies d’autres musiques.
Pour donner un exemple simple, dire que ce morceau est une copie de Pucc’Fiction revient  à dire qu’Harry Potter est une copie de Star Wars : un héros qui poursuit sa quête à l’aide d’un mentor qui le fait grandir. Tous les films d’actions reposent sur un même scénario également : un gentil qui empêche le méchant d’atteindre un but visant à nuire. Les films romantiques ? Encore pire.  Tous les films, les livres, les séries que vous voyez sont issus des mêmes bases scénaristiques. L’originalité repose sur la manière de le raconter. Et en ce sens, Les Tribulations de l’Homme de l’Est n’a rien à envier au classique d’Oxmo. Certes l’histoire est très similaire, mais la façon de la raconter est propre au style de l’Homme de l’Est.

On vous laisse découvrir l’histoire dans son intégralité, mais nous devons tout de même citer les dernières lignes de ce morceau qui concluent parfaitement son aventure :

« La soirée se finit sur le sable avec nos 2 corps enlacés / Cette vie de ouf re-frè, je ne pourrai jamais m’en lasser »

113 – Hold Up

 

113 Princes de la ville

On continue dans les classiques avec ce morceau mythique du 113, sorti en 1999 sur l’album Les Princes de la Ville. Epaulé par Intouchable, l’équipe du 94 raconte l’histoire d’un braquage qu’ils commettent dans une banque.

Là où Oxmo et l’Homme de l’Est exposait des récits de plusieurs jours, Hold Up est presque en temps réel. Les deux premiers couplets expliquent le début et le déroulement du braquage, et le troisième constitue la course poursuite en voiture une fois le vol terminé. Ce son pourrait être un court-métrage de Michael Mann.

Hold Up n’a pas pris une ride depuis presque 20ans. Produit par Pone qui lâche une instru collant parfaitement à l’ambiance, les rappeurs de la Mafia k’1fry livre un récit “dans l’urgence” (qui sera le nom de la réédition de 113 Fout la merde). Tout va très vite, les actions s’enchainent selon le narrateur. C’est Rim’k qui entâme le bal et déclenche le braquage après un mythique “Qu’est-ce que t’as connard ?”.
Le deuxième couplet est partagé entre AP et Demon One qui échangent toutes les 2 ou 4 mesures et racontent l’histoire de deux points de vue différents. Demon One va partir à la salle des coffres avec le directeur pendant que AP s’occupe d’un autre étage. Chacun va rencontrer des “galères” : le directeur refuse de coopérer, et un otage tente de s’opposer. Dans un cas comme dans l’autre, les réactions froides et professionnelles (si l’on peut dire ça) démontrent une détermination à aller jusqu’au bout du méfait.
Une fois achevé, Dry, qui attendait ses potes dehors en voiture tente de fuire la police. Le morceau s’achève sans que l’on sache vraiment s’ils s’en sont sorti ou non. On connaît en revanche le sort du 113 dans la vraie vie, dont le talent a éclaté à la France entière après cet album. Hold Up reste aujourd’hui un des classiques de des Princes de la ville.

 

Voilà pour cette première partie. Il existe encore de nombreux morceaux du même style, et il en sortira encore de nouveaux régulièrement. Le storytelling est une mine inépuisable d’inspiration pour les MC’s (Medine a d’ailleurs sorti un album s’intitulant Storyteller). Cela permet une réelle diversification du récit ou des thèmes abordés dans un album, voir dans la construction même d’un artiste.
Mister You s’est fait connaître en pleine cavale avec la police, ce qui a fortement participé à son succès. Orelsan a construit un personnage à mi chemin entre lui et une personne fictive qu’il développe au fur et à mesure de ses albums en maintenant une vraie cohérence. Mais l’exemple le plus probant reste Lorenzo. Un concept créé de toute pièce pour incarner cette espèce d’hybride Youtubeur / Rappeur en décalage complet avec les codes habituels du Rap.
En marketing, le storytelling est une notion très importante dans le lancement d’un produit. Il faut que l’histoire qui accompagne le produit parle aux utilisateurs potentiels, qu’ils puissent se reconnaître dedans et adhérer aux valeurs. Le Rap étant de plus en plus porté sur l’image, le storytelling dépasse les frontières. Il ne s’agit plus de raconter une histoire dans un morceau, mais que le rappeur lui même évoque ou raconte une histoire, des valeurs. Lorenzo est le symbole d’un public différent. La manière dont il gère son personnage et le succès qu’il a rencontré montrent une évolution dans la définition même du rôle d’un rappeur.

Si les histoires de gangsters sont très appréciées, d’autres thématiques ont été empruntées, nous en parlerons très prochainement.

Et vous, quel sont vos morceaux de storytelling préférés ?

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Quentin Icky

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