Le visage de Nekfeu et ses capuches vagabondent (Partie 2)

Le visage de Nekfeu et ses capuches vagabondent – Des habits Bretons de grève en 1844 aux vêtements de Français encapuchés et masqués en 2020 ( Partie 2)

La mer, le travail et le temps

Les vêtements de protection de travail ont inspiré la mode. Nous portons des habits qui ont appartenu aux travailleuses et travailleurs : jeans, combinaisons, salopettes, blouse, bleus de travail, baggy et bientôt peut-être des masques.

Dans Les Etoiles Vagabondes, le film-documentaire réalisé par Syrine Boulanouar et Nekfeu nous voyons le rappeur sur un port de pêche avec un sweat à capuche noir. Le port est situé à Paleokipos, le village de ses grand-parents sur l’île de Mytilène, en Grèce. Le rappeur salut des habitants, trois hommes du village sont assis sur un banc. J’ai imaginé ces trois hommes anciens pêcheurs. Je trouve ces hommes de la mer sur les bancs dans les ports de pêche en Bretagne. Ils observent les passants, la mer, les bateaux, les pêcheurs travaillant. Ils sont dans la vie. Ils se racontent les récits de leurs vies. Ils prennent ce temps, discutent et commentent la vie. Le premier monsieur salué par Nekfeu porte un sweat à capuche. Les cordons de la capuche de ce pêcheur sont visiblement rempli de noeuds. Tout est bien serré. Le plan de la caméra passe à la bouée de sauvetage d’un bateau de pêche dans le port. La caméra dérive alors aux bouts d’un bateau dont le drapeau Grecque flotte dans le ciel sous les cris des mouettes. Nekfeu commence a penser à son nouvel album, un pêcheur répare ses filets.

Le sweat à capuche a été inventé pour les employés des Entrepôts Frigorifiques de la ville de New York. Il y a un rapport, je trouve, entre la mer et la terre.

Une île, un rappeur, des pêcheurs et des sweat à capuche – 2020 Série Les Indissociables Feutre et posca sur papier 21 x 29,7 cm

Je ne vais pas spolier. Le documentaire Les Etoiles Vagabondes est très poétique. La poésie nous invite dans le cheminement et le processus créatif du dernier album de Nekfeu. nous pouvons voir le rappeur et son rapport au monde, à l’actualité. « A force de contempler la noirceur on finit par se perdre » Un carnet se rempli d’encre noir. Il y a une recherche artistique, musicale et textuelle. Le rappeur dit qu’il est là dans le monde en mode haut-parleur et parle des autres. Les autres sont ses inspirations. Le rappeur offre un billet à ses amis artistes pour aller s’enfermer dans une maison qu’il a louée au Japon. Ils s’auto-résidence. L’air d’ailleurs pour travailler. L’air du dépaysement pour se plonger dans une liberté créative. C’est la débrouille pour pouvoir enregistrer et construire un studio. Quand il est avec ses amis ou en plein travail Nekfeu porte souvent une capuche noire. Un magnifique paysage le voit sous une capuche grise chinée. Le temps du retour aux sources en Louisiane est passionnant. Le travail devient de plus en plus collectif. Le film montre des temps différents : le temps de la créativité – des temps d’échanges – le temps de rire – le temps de la réflexion – le temps de sourire – le temps du doute – le temps du chille – le temps de la rencontre – le temps d’aller aux sources spirituelles ou créatives – le temps de recherche – des temps partagés – des temps pour composer – des temps humains – des temps pour observer – des temps pour écouter – des temps pour réaliser – des temps de doutes – des temps pour s’amuser – des temps pour écrire – des temps pour s’organiser – des temps pour manger – des temps pour contempler et flâner. Ce documentaire de Nekfeu impose le respect de par le talent. Avec ces temps, le spectateur peut réellement voir les temps de la vie d’un artiste d’aujourd’hui. Et cela me semble important. Combien de temps passez-vous avec des artistes-auteurs toutes disciplines confondues durant le temps de confinement ? Pour avoir échangé avec plusieurs artistes autour du documentaire, je ne suis pas la seule à le penser. C’est les temps où nous nous posons pour réfléchir sur le monde, discuter, apporter des intuitions sur l’art et la vie. Pour le coup, nous sommes tous tombés amoureux du titre : Ciel Noir, cela est une force « ça veut dire qu’on est tous liés ».

Le documentaire Les Etoiles Vagabondes commence et se termine avec un drapeau Breton lors d’un concert.

En pêchant dans mon imaginaire et dans l’histoire, en observant notre belle Bretagne et cherchant l’origine du sweat à capuche, il y a quelques années, je me suis demandée s’il ne pouvait pas être d’origine Bretonne. D’abord… d’un point de vue géographique, la Bretagne est en face de New York… Je pêche dans l’histoire de l’art de la Bretagne. Ma récolte d’année en année est fructueuse. Les habits nous racontent la vie des humains à travers les époques et j’ai trouvé des liens point anodins. Ici, en relation avec Nekfeu et en laissant couler la poulie des idées, je pense aux Iles Bretonnes Finistériennes et aux pêcheurs des côtes Bretonnes.

Des temps Confinés, combien de temps passez-vous avec des artistes auteurs?-2020 Série Les Indissociables Feutre et posca sur papier 21 x 29,7 cm

Le sweat à capuche de Nekfeu l’îlien et les habits des pêcheurs Bretons  :

Encore une fois, il est question d’habit de travail analogue à la protection. Nous avons déjà croisé la Bretagne dans mon dernier article avec les Îliennes de Ouessant dans une peinture de Charles Cottet. Nous avons croisé des capes de deuil et les visages des femmes dissimulés par de larges capuches noires. En me plongeant dans l’océan des disciplines artistiques comme la peinture, la sculpture, le dessin, les églises, les contes que les anciens nous ont laissés, je trouve des réponses à mes questions.

En Bretagne, les hommes de la mer ont porté des habits protégeant leurs têtes du froid, de la pluie ou de différentes intempéries. Ils se sont protégés pour avoir des temps différents – Un temps de repos pour leur tête et leur corps, et peut-être un temps pour les pensées – Un temps pour penser à la terre – Un temps pour penser à leur femme ou – Un temps pour rêver. Il est question de protection.

Dans cette quête iconographique sur l’histoire du sweat à capuche, les idées liées peuvent se diriger vers des artistes ayant étudié les habits Bretons. Ces artistes peuvent être des photographes, des peintres, des illustrateurs ou des ethnologues. La mer et la terre font voyager les êtres. Il y a du sens avec l’habit et le corps qu’ils habitent suivant les conditions de travail, les conditions climatiques et les moyens aussi. C’est la vie des hommes en somme – Se déplacer.

La vie des hommes des ports, nous pouvons la retrouver dans les photographies de Jacques de Thézac (1862- 1936). Jacques de Thézac est un grand monsieur. L’humain est un yachtman, ethnologie et photographe. Comme Nekfeu il se déplace, tout comme le sweat à capuche. Ce grand monsieur est un pionnier de la solidarité maritime. Il a pris conscience des conditions sociales des pêcheurs. Il est l’initiateur de l’ Oeuvre des Abris de Marins. Les Abris sont ces maisons refuges souvent roses que nous retrouvons dans les ports en Bretagne. Les sublimes archives photographiques de Jacques de Thézac datent du début des années 1900. Nous y voyons des pêcheurs dormir dans des Kapo-Braz. Les Kapo-Braz sont de grandes capes à capuche taillées dans une toile de voile. La photographie : Pêcheurs revêtus du Kapo-Braz dans leur couchettes Abri du Marin d’Audierne 1910, l’illustre. Nous voyons aussi des pêcheurs se regroupant et faisant la fête comme dans cette photo nommée Fête dans un Abri du Marin. Il y a quelque chose de Hip-Hop dans cette photographie. Elle me fait penser avec mon regard aux danseurs du début du film Les Etoiles Vagabonde et au spectacle Apaches de Saïdo Lehlouh. Dans les photographies de Jacques de Thézac, nous voyons et pouvons observer que des pièces font le raccord des trous des vêtements des marins. Ces hommes réparent peut-être leurs vêtements avec leurs voiles comme ils fabriquent leur cape avec. Dans l’une des photographies de Jacques de Thézac nous pouvons observer les marins portant le même costume. L’un d’entre eux à une pièce de tissus raccordée sur son ventre, comme si il avait une poche ventrale sur sa vareuse la photographie se nomme Groupe de pêcheur à Léchiagat. Dans une tenue crée par Clair McCardell, je vous ai déjà parlé dans un article, nous retrouvons un cordon noué autour de la ceinture. Le vêtement de par sa coupe propose un haut de marin, plus proche peut être aussi des marins de l’Angleterre du 15ème siècle.

Scènes : Les Etoiles Vagabondes de Nekfeu vs Fête dans un Abri du Marin de Jacques de Thézac – 2020 Série Les Indissociables Feutre et posca sur papier 21 x 29,7 cm

Je pense au peintre et illustrateur Hippolyte Lalaisse (1812-1884). Cet artiste nous laisse une grande richesse croquée dans ses carnets. Il nous fait part de ses recherches d’ethnologue avec des dessins nous rapportant et racontant les habits des personnes d’antan. Ses dessins sont d’une grande finesse, pourvu de traits, de détails, de couleurs. C’est une beauté délicate.

En 1844, Lalaisse dessine un Goémonier du Pays de Pagan. Nous pouvons voir ici des analogies formelles et sémantiques entre le sweat à capuche et le Kap an aod. Cette oeuvre a été reprise 1849 par Henri de Saint Georges comme costume de scène pour Le Fanal, au théâtre de l’Opéra Comique à Paris.

Dans Une coupe de goémon à Sainte Anne datant de 1864, nous voyons un personnage portant un Kap an aod. Il porte un outil de travail d’une main. Son autre main est disposée dans sa poche. ventrale. D’autres personnes portent des capuches et des Kalabousenn, des sortes de cagoules. Nous retrouvons le Kap an aod dans une autre gravure de Lalaisse  : Scène de Naufrage au Pays de Kerlouan (1865)

Le Kap an aod est le vêtement porté par les hommes de la mer dans le haut Finistère. Ce vêtement est un habit haut du corps comprenant une large capuche et une poche frontale, ventrale pour mettre ses mains en cas d’intempéries. Nous trouvons des similitudes comme la simplicité et les diverses formes de protections avec le sweat à capuche. Le Kap an aod est porté par les pêcheurs et les travailleurs de la côte nord du Finistère.

Le premier sweat à capuche inventé, le hoodie, est une veste haut du corps dont le design se caractérise par : une capuche, une large poche frontale et ventrale dite kangourou pour mettre ses mains suivant les intempéries. Le hoodie dispose d’une capuche entourée d’un cordon afin de pouvoir régler l’ouverture de la capuche et la serrer autour de sa tête. Le sweat à capuche nous verrons est présent dans les luttes sociales. Le Kad an aod à pour traduction « vêtement de grève » – Même si nous ne parlons pas de la même grève cela si rapproche. C’est une lignée non hasardeuse avec l’actualité. Je vois dans le Kap an aod un ancêtre du sweat à capuche. Il est question de la forme d’un vêtement mais aussi de la sociologie de l’habit.

Sur l’ île de ses grands-parents, Nekfeu nous amène voir des montagnes de gilets de sauvetage. Cette île Grecque Lesbos est en crise migratoire. le rappeur rencontre des migrants, la musique  fait lien entre les êtres humains. Le rappeur nous explique le rôle de l’île depuis des années. Elle est le lieu de naissance du pirate Khayr ad-Din Barberousse aka le pirate Barbarossa. La mer recrache les corps des migrants. Nos soeurs migrantes et frères migrants portent très souvent des sweats à capuche. Sur les fils reliant les arbres entre Mytilène et la rue de Flandre de nombreuses capuches ont abrité des visages et ont séchés comme les corps. Des îles, des migrants et l’eau coupée, rajoutez la violence de l’ordre… Nekfeu fut le parrain du premier BAAM festival.

Dans les gravures de Lalaisse, nous pouvons voir des histoires. Cela nous raconte des choses  d’une époque comme Nekfeu nous scande à sa manière son époque. Cela nous ramène aussi au documentaire Les Etoiles Vagabondes. Quand nous regardons les gravures de Lalaisse nous pouvons nous créer des histoires. Nous pourrions aujourd’hui la retranscrire à notre manière. Cela raconte quelque chose de la vie comme aujourd’hui un clip si nous le décodons.

La famille : Kap an aod, Kapo-Braz et sweat à capuche – 2020 Série Les Indissociables Feutre et posca sur papier 21 x 29,7 cm

Le rappeur comme un ethnologue, à mon sens, produit du savoir et dit des vérités. Ces vérités nous informent sur notre société comme le font les poètes, les artistes ou les bons journalistes. Le rappeur a le goût des livres. Le rappeur nous délivre, raconte comme dans un dessin mais avec des mots. Ces mots deviennent des phrases. Les phrases deviennent un texte comme un roman contemporain. Les phrases nous amènent des images. Nous naviguons sur l’actualité.

Le Temps des Indissociables, Morgan Le Cam. 2019-2020

Si vous avez loupé la première partie de l’article Le visage de Nekfeu et ses capuches vagabondent voici le lien .

Morgan Le Cam

Mes projets sont rassemblés sur des analogies poétiques entre l’abeille, l’homme et les cultures populaires, en particulier le Hip Hop. Nous pouvons voir dans mes travaux des empreintes à la sociologie, la littérature, à l’histoire de l’art du cinéma, de la musique, de la danse, de la mode en particulier celle du sweat à capuche qui me passionne et habille certains de mes projets. Les choses sont amenées d’une manière poétisée par des compositions, des couleurs, des mots des phrases et des histoires. Des bases de données permettent de donner forme à mes projets plastiques. J’utilise les formules du dessin, de l’installation, de la couture, de la peinture, de la performance, de la sculpture, du texte, du dessin vectoriel et de la broderie dans le but de transmettre et de partager.

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