16 titres pour revenir sur l’œuvre de J Dilla

Peut-on encore vous en apprendre sur l’univers de J Dilla ?

Retrouvez les titres en orange dans la playlist soundcloud à la fin de l’article !

Détroit, anciennement une ville symbole de l’industrie automobile elle est aujourd’hui celui de la crise économique américaine. Sur le déclin depuis les années 60, elle est déclarée en faillite en 2013. Pourtant des artistes ont su capter les battements du cœur post-industriel de la ville au travers de ses bâtiments en ruine et de ses maisons vides. Ils ont fait de Détroit un terrain de jeux formidable et la ville est devenue productrice d’art et de culture. La liste est longue des artistes qui ont contribué au renouveau de la ville par différentes formes d’expressions, beaucoup de mouvances musicales se sont développées à Détroit, de la Techno au Hip-Hop et Jay Dee AKA J Dilla est l’un des artistes phares de cette liste.

J Dilla, l’illustre producteur Hip-Hop qui a influencé toute une génération de beatmakers, est décédé il y a maintenant 10 ans. Pour l’occasion Ma Dukes, la mère de l’artiste a organisé un weekend J Dilla en son honneur à Miami avec de nombreux artistes. On a également pu voir ici et là différents projets et initiatives qui lui ont rendu hommage, preuve que son œuvre inspire aujourd’hui encore les jeunes producteurs. L’occasion pour nous aussi de revenir sur le parcours de l’artiste et de ses productions.

D’une mère chanteuse d’opéra et d’un père bassiste de jazz le petit James Yancey se tourne très jeune vers la musique et commence à se faire une petite collection de vinyles. Cet amour de la musique, on le ressent dans les productions de J Dilla, parfois complexes, parfois plus simples, voire minimalistes ; on est toujours transporté par des sons groovy et puissants qui ont révolutionné le Boom Bap. Admiratif de Pete Rock il se lance dans le beatmaking avec un simple tapedeck, il travaillera plus tard sur une MPC 3000 et une SP 1200. La magie de J Dilla, c’est qu’il y a pleins de sons que l’on connait mais on découvre que plus tard qu’il en es le producteur. Prenez De La Soul Stakes Is High par exemple … Produit par J Dilla ! Ou encore sur certains tracks de l’album Labcabincalifornia de The Pharcyde, pourtant à l’époque, avant l’album les membres The Pharcyde ne connaissaient pas Jay Dee. Le rappeur SlimKid3 raconte l’histoire : ils attendaient que Q-Tip leur fasse quelques beats pour leur prochain album, mais le producteur est très occupé et à la place il leur fait écouter des beats d’un certains « Jay Dee ». Ils sont convaincus et le font venir à Los Angeles, il leur sort Runnin’ et Drop, BAM ! Ils sont impressionnés par le potential de Jay Dee, il poursuit en disant :

« I gave him one of Vince Guiraldi’s Snoopy loops like, « I always wanted to do something with this, » end he flipped this song called « Splattitorium » end I was like, « Of course. » » [1] [Traduction libre de l’auteur : « Je lui ai donné une boucle de Vince Guiraldi genre « j’ai toujours voulu faire quelque chose avec ça » il a fait Splattitirium avec, à la fin j’étais comme « évidement » ».].

Ce n’est pas tout, il bosse aussi sur Beats, Rhymes and Life de Tribe Called Quest cette fois. La liste de ses productions est longue mais on va essayer de revenir sur certaines titres ensemble !

Avec l’album Labcabincalifornia de The Pharcyde nous sommes donc en 1995, qui est aussi l’année où il forme un premier groupe en s’associant à Phat Kat appelé 1st Down. Si l’aventure ne durera pas longtemps on a déjà l’aperçu du potentiel musical du jeune producteur avec A Day Wit The Homiez. Mais l’un des premiers véritables succès de Jay Dee se fera avec Slum Village, un groupe formé avec T3 et Baatin, et leur premier album Fantastic, Vol. 1. C’est d’ailleurs l’un des premiers groupes à faire rayonner Détroit comme ville de production Hip-Hop. Il est aussi membre du collectif Soulquarians qui regroupe des grands noms du Hip-Hop et RnB qui ont la particularité d’avoir un côté très soul à leurs musiques, ce qui donnera lieu à de nombreuses collaborations au cours du temps. On notera entre autres The Light avec Common son ancien colocataire que l’on retrouvera aussi avec d’Angelo dans l’album The Shining le troisième album de J Dilla sur l’excellent So Far To Go. Mais bien d’autres artistes composent le collectif, ces artistes feront partie du cercle des personnes proches de Jay Dee qui pourront bénéficier de ses productions, Erykah Badu par exemple mais aussi Mos Def ou Q-Tip. Dans une interview diffusée par AFH (Ambrosia For Heads) Black Thought raconte d’ailleurs comment certains artistes proches de Dilla se procuraient ses productions quand elles sortaient aux alentours de janvier :

« It was an annual thing for me. Every year, I’d go to Détroit for at least a couple days to spend with Jay Dee, so I could be one of the first people that got his tape, of the upcoming season » [2] [Traduction libre «C’était un rituel annuel pour moi. Tout les ans j’allais à Détroit pour au moins quelques jours pour les passer avec Jay Dee, comme ça je pouvais être un des premiers à avoir des enregistrements de la saison à venir. »

Tout le monde veut une production de J Dilla sur son prochain album ! Sa façon de découper les instruments, de faire des samples et des loops mélodieux et groovy a conquis le monde Hip-Hop, il s’impose comme un producteur talentueux et gagne en notoriété – même s’il sera surtout reconnu après sa mort. Il siège dans la cour des grands avec Pete Rock, DJ Premier, Madlib et d’autres. Pour Emanuel Forlani, qui organise à Paris tous les ans une soirée en hommage à J Dilla, les styles variés du producteur lui permet de remixer toute sorte de musiques avec toujours la même énergie, ça peut aller de Janet Jackson (Got Til It’s Gone) ou encore les Daft Punk (Aerodynamic) et même Four Tet (As Serious As Your Life) (un artiste de musique électronique ayant des influences allant du jazz au Hip-Hop, pour ce morceau on a droit à un vocal de Guilty Simpson).

Toutefois il y a beaucoup de musiques qui ne sont pas créditées au nom de J Dilla, elles le sont parfois sous le nom du collectif de production The Ummah par exemple, qui réunit également Q‑Tip, Easy Mo Bee ou encore Raphael Saadiq. Le réseau de J Dilla est vaste ce qui lui permet de s’exprimer avec une multitude d’artistes.

Nous sommes maintenant en 2000 et Slum Village vient de sortir son deuxième album Fantastic, Vol. 2. C’est un énorme succès chaque musique de l’EP vaut le détour la production est adroite, le flow efficace.

L’empreinte de J Dilla est immanquable, c’est soulful, expressif, une rythmique relax mais boy ça groove !  Il bénéficie de plusieurs repress en 2005, 2010, 2011, 2015 ! L’album inclut des featurings d’artistes de la Dillatosphère très intéressant comme d’Angelo ou Q-Tip. Cet album hisse Détroit dans la liste des grandes villes du Hip-Hop un peu avant que Eminem en devienne le porte-étendard. Il est d’ailleurs étrange de n’avoir jamais vu Jay Dee et Eminem travailler ensemble. On ne trouve qu’une vidéo montrant les deux artistes faire un show sur la même scène en 1997 mais c’est tout. Pourtant Dj Head qui produisait des beats pour Eminem faisait des battles de beat avec Dilla T3 et Proof dans son sous-sol ! Mais Dilla à l’époque n’avait pas encore la renommée qu’il a aujourd’hui et c’était un artiste plutôt discret.

Un an après il commence sa carrière solo avec le percutant Fuck The Police, un de ses morceaux emblématiques, qu’il avait envie de faire depuis un moment et pour lequel il décide de prendre lui même le micro pour rapper. Un morceau qui dévoile un personnage engagé qui a aussi des choses à dire et souhaite prendre la parole :

« It’s getting so crazy in Détroit now with the police, man. I just felt like I wanted to speak on it » [3] [Traduction libre « ça devient fou à Détroit avec la police, man. J’ai juste senti que je voulais en parler. »]

Quand on passe d’agent de police en apprentissage (car oui le premier job James Dewitt Yancey était en tant qu’apprenti agent de police !) a “Fuck The Police” ça nous rappelle que Détroit est aussi une ville de désillusion, et le Hip-Hop un moyen d’expression sociale. Il sort Welcome 2 Détroit dans la foulée, nouvelle réussite, l’album devient un classique du label BBE. Il commence à utiliser le pseudo de J Dilla et quitte son groupe Slum Village. On y retrouve Phat Kat l’un de ses premiers partenaires. Un album pour satisfaire toutes les humeurs ! Avec le titre BBE on découvre aussi des sonorités froides et électroniques, un titre assurément inspiré de la mouvance techno née à Détroit entrainé par Juan Atkins, Derrick May et Kevin Saunderson pour ne citer qu’eux, mais c’est encore une autre histoire… Imaginons simplement les artistes de Hip-Hop et de techno se croiser chez un disquaire et s’échanger quelques tracks, qui sait ? Ce qui est clair c’est qu’il n’est pas le seul à avoir été influencé par la mouvance techno de Détroit, il en est de même pour Flying Lotus, qui a d’ailleurs partagé un mix enregistré juste après la mort de Dilla sur Dublab a l’occasion des 10 ans de son décès.

  On parle d’un J Dilla musical avec des productions intelligente et raffinée, mais il a aussi produit des morceaux beaucoup plus énervés. Un exemple ? Il a produit la musique Cold Steel de son ami Kat Phat et J Dilla c’est aussi ça, des petites boucles répétitives mais jamais ennuyantes ! C’était ça le génie de mister Dilla, savoir-faire de tout ; utiliser un sample de Jean-Sébastien Bach pour une intro complètement Hip-Hop ? Okay , il le fait sur un morceau de Oh No avec Roc C et Aloe Blacc dans le clip, Move. Le talent de Jay a influencé et influence encore de nombreux beatmaker de différents styles de musiques.

Dans les années 2000, J Dilla commence à travailler avec le label Stones Throw, c’est à travers le label qu’il commence à fréquenter Madlib, c’est DJ J Rocc qui fait le lien entre les deux en donnant a Madlib un cd avec des instrumentaux de J Dilla, Madlib enregistre des voix dessus et l’étiquette Jaylib qui sera le nom du groupe qu’ils formeront, concentrant le meilleur des deux artistes. Si dans le Hip-Hop les featurings sont fréquents, deux producteurs qui s’associent ce n’est pas tous les jours ! Ils enregistreront un album et quelques singles d’une grande qualité, on notera notamment Champion Sound qui est aussi le nom de leur album.

 

Lors de cette collaboration les deux artistes rap l’un sur les morceaux de l’autre, pour certains les meilleurs morceaux sont Madlib à la prod et J Dilla au micro pour d’autres c’est l’inverse. Ce qui est sûr c’est que les deux artistes sont plus producteurs que chanteurs, même si Dilla a plus souvent été au mic que Madlib, mais les deux artistes se sortent très bien de l’épreuve et la production est sans surprise plus que robuste ! Il y a un autre projet sur lequel J Dilla est au micro, c’est son album The Diary, enregistré en 2002. L’album devait sortir sur le label de NAS, Mass Appeal Records mais il est abandonné en court de route et J Dilla quitte Détroit pour aller s’installer dans une autre ville. Il sortira finalement mais a titre posthume en avril 2016 ! On y retrouve notamment des productions de Madlib et Pete Rock ainsi que des featuring avec Snoop Dogg ou encore Kokane.

Malheureusement il est atteint d’une maladie rare du sang et part s’installer à Los Angeles à partir de 2003. Il fait cependant quelques apparitions avec Madlib en tournée ainsi qu’en Europe en fauteuil roulant et il continue ses productions artistiques, Donuts arrivera dans les bacs trois jours avant sa mort  et son 32ème anniversaire le 10 février 2006. Il a d’ailleurs enregistré une partie de l’album à l’hôpital. Un album assurément dense, et complexe, il faut plusieurs écoutes pour éventuellement, peut-être, imaginer pouvoir, essayer de cerner le travail de J Dilla sur cet album, on a beaucoup de matériel mais difficile à définir. Ni un album instrumental classique ni un recueil de beat, peut être un message pour son entourage avec Don’t Cry. On peut écouter l’album comme une histoire mais ça serait plutôt du genre Pulp Fiction avec des chapitres dans le désordre. Pour ceux qui sont du genre accro sur les bords, sachez que YouTube a rajouté l’option lire en boucle sur son lecteur, vous risquez d’en avoir besoin par ce que la plupart des tracks font 1 à 2 minutes et sont aussi vibrant qu’envoutant comme le morceau The Donut of the Heart. Le reste des albums de J Dilla sortira à titre posthume le premier étant The Shinning, complété par Karriem Riggins. Avec The Shinning on est de retour sur des pistes avec plus de rap même s’il sortira aussi une version instrumentale. De nombreuses collaborations sur cet album, 5 ans après Welcome To Détroit, on retrouve des habitués mais aussi des nouveaux comme Pharoahe Monch. S’ils étaient rencontrés quelques fois dans le passé les deux hommes ne se sont cependant pas rencontré pour la création du morceau Love. Ils l’ont fait en s’échangeant des fichiers sur internet.

La question des albums faits après la mort de J Dilla est un sujet de controverses. Faut-il faire profiter les aficionados des unrealesed tracks et beats de Dilla ? Où faut-il respecter le fait qu’à un moment Jay Dee est décidé de ne pas sortir un beat ou qu’il n’était pas fini ? Trouver et finir une boucle de quelques secondes pour en faire une track ? Sa mère notamment organise beaucoup d’évènements et de sorties reliées à J Dilla, Dillatronic en 2015, bientôt The Diary en 2016, mais c’est aussi pour pouvoir rembourser les frais médicaux engendré par la maladie de son fils dont elle est aussi atteinte. Madlib qui a été proche de Jay Dee de son côté n’est pas du tout d’accord avec ce principe raconte qu’il préfèrerait tout bruler  :

« Ain’t nobody exploiting my shit. If I was dying in hospital, I’d tell my son to go and burn it. »[4] [Traduction libre « Personne n’exploiterait mes trucs, si j’étais en train de mourir dans un hôpital je dirais à mon fils d’aller tout bruler »].

Pour finir j’aimerais vous faire partager un de mes morceaux préférés de la collection de production de J Dilla. Man’s Word c’est un unrealeased sortie en petit nombre de vinyles par Stones Throw Records, mais côté White Label du coup et cette fois c’est Guilty Simpson qui prend le mic pour une confession. Un flow grave et profond pour revenir sur sa jeunesse difficile avec un père violent. Le sample de James Brown t’s a Man’s World est percutant, la boucle d’instrue est froidement efficace, vous ne l’entendrez peut-être pas sur cette vidéo mais il y a une sirène qui sonne dans le fond et qui vient amplifier la tristesse que dégage la production et le rap. Venant d’un album non fini de Dilla et Guilty Simpson enregistré en 2003, cette chanson poignante ne fera surface qu’après la mort de Jay Dee, en 2007.

Ce qui est sûr c’est que de son vivant James Dewitt Yancey a créé une œuvre extrêmement vaste et riche, son sens musical est reconnu partout et les hommages qui lui sont faits après sa mort sont multiples. On peut répertorier une quarantaine de tributes faits à J Dilla. Un hommage très vibrant est celui de Miguel Atwood-Ferguson chef d’orchestre en activité à Los Angeles, qui interprète des musiques de Jay Dee avec un orchestre philharmonique dans Timeless : Suite For Ma Dukes et démontre l’étendu de la qualité des productions de l’artiste, production sur une MPC, réinterprétation par un orchestre philharmonique, chapeau.

La playlist :


Sources :

  1. The Story Behind Some Of J Dilla’s Greqtest Productions, Fader 42, 1 décembre 2006
  2. http://www.stonesthrow.com/news/2006/12/the-story-behind-some-of-j-dilla-s-greatest-productions
  3. Black Thought Reveals What Artists Used To Do To Get J Dilla’s Best Beats, Jake Paine, 10 février 2016
  4. http://ambrosiaforheads.com/2016/02/black-thought-reveals-what-artists-used-to-have-to-do-for-a-dilla-beat-video/
  5. J Dilla Interview, Jpeg, 27 novembre 2003
  6. http://www.illmuzik.com/threads/j-dilla-interview.3328/
  7. Madlib Says His Catalog Won’t Get Exploited Like J Dilla’s, Soren Baker, 9 janvier 2014
  8. http://hiphopdx.com/news/id.26975/title.madlib-says-his-catalog-wont-get-exploited-like-j-dillas
  9. When J Dilla Said “Fuck the Police”, Mike “DJ” Pizzo, 25 aout 2015
  10. https://medium.com/cuepoint/when-j-dilla-said-f-the-police-8a33255db9e5#.2uoewsm7p
  11. La Cam’ de Kicket : J. Dilla, Deeper Than Rap, 6 novembre 2015
  12. https://www.dailymotion.com/video/x3cpb52_la-cam-de-kicket-j-dilla_music
  13. Jaylib : Champion Sound, Nathan Rabin, 14 octobre 2003
  14. http://www.avclub.com/review/jaylib-emchampion-soundem-11763
  15. Jaylib Champion Sound (Stones Throw), Eric K. Arnold, 24 décembre 2003
  16. http://www.clevescene.com/cleveland/jaylib/Content?oid=1485003
  17. Donut turn 10, Collin Robinson, 5 février 2015
  18. http://www.stereogum.com/1855112/donuts-turns-10/franchises/the-anniversary/
  19. A conversation with DJ Head, Eminem’s old DJ, interview par Max Weinstein, 19 novembre 2013
  20. http://noisey.vice.com/blog/a-conversation-with-dj-head-eminems-old-dj
  21. http://www.j-dilla.com/biography/
  22. https://www.discogs.com/artist/324866-J-Dilla

Benjamin

Etudiant en sociologie et intervenant dans un centre communautaire, autant dire que la culture est un sujet qui me passionne, d’où mon affinité avec le Hip-Hop qui est l’expression d’une culture vaste et riche. J’apprécie beaucoup de styles de musiques différents, jazz, hip-hop, rock, funk, house, afrobeat, techno, ce qui m’a mis sur la voie du vinyle, je passe mon temps libre à digger que ce soit sur internet ou chez les disquaires.

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