Interview Rocca : Le futur se trouve en Amérique Latine, comme dit le proverbe, « les derniers seront les premiers”.

Nouvelle interview, cette fois-ci avec une légende du rap français, Rocca, de son vrai nom Sébastian Rocca né le à Paris, MC français, d’origine colombienne. Il a commencé dans la musique comme  joueur de percussions afro-latines étant fils de musiciens. Il est entré par la suite dans la culture Hip-hop via le graffiti et la danse mais il est connu en tant que membre de l’ancien groupe de rap français La Cliqua. Il a l’un des flows les plus rapides et incisif de France et se distingue par sa voix, la réalité, la profondeur et la justesse de ses textes et par sa capacité à rapper en deux langues : français et espagnol.

Il publie son premier album solo, Entre deux mondes en 1997. Il lance sa carrière outre-atlantique en 2004. . Il revient en 2011 avec un nouveau clip intitulé General en 2011, suivi d’un quatrième album solo intitulé Bogotá-Paris en septembre 2015.
Nous avons donc souhaité faire cette interview et lui poser quelques questions car il s’agit pour nous de l’un des meilleures MC français et l’un de nos MC favoris, une véritable inspiration.

1) Outre le fait que tu baignes dans la musique depuis tout petit, tu as environ 25 ans de rap à ton actif et ton énergie est restée intacte. Néanmoins, tes ambitions ont peut-être changé. Sur le plan artistique, quelles sont-elles à l’heure actuelle et as-tu d’autres projets qui ne concernent pas tes albums à venir ?

Depuis toujours, l’énergie et ma musique sont en constante évolution. C’est sûrement pour cela que j’arrive toujours avec un son et un flow frais et très actuels. Mes ambitions, à vrai dire, sont intactes également : je n’ai jamais fait de musique pour la gloire, mais plutôt pour mon propre épanouissement en tant qu’artiste et en tant qu’homme dans la société, dans ce monde. Disons que je fais tellement de concerts dans le monde que j’ai une activité outre-atlantique qui ne me permet pas de stagner. Surtout que c’est ce qui m’a définitivement détaché du rap hexagonal. J’ai une vision internationale de la musique depuis très longtemps…Et puis tu sais il n’y a pas que le rap, je travaille beaucoup dans le cinéma pour les musiques de film et les dialogues d’acteur.

2) Le fondateur du webzine Notonlyhiphop m’a confié que tu es l’un de ses rappeurs préférés. Du coup, il ne pouvait s’empêcher de participer à l’interview et donc de te poser une question : quelles sont tes plus grandes inspirations musicales, tous styles confondus ? Peut-être doit-on distinguer le texte de la musique dans celles-ci ?

Je viens d’une famille d’artistes Colombiens, je suis né dans la musique et l’art en général. Ma première inspiration reste le folklore latino américain car depuis tout petit, j’écoute ma famille jouer le folklore colombien, du pacifique au caraïbes.

Cumbia, bambucos, boleros, salsa, latin jazz, musique classique aussi car j ai commencé a jouer au violon dès l’âge de sept ans…Mais c’est vrai que mon influence première, c’est la musique afro cubaine que l’on appelle salsa, car je suis né en 1975 en pleine explosion de la salsa. C’est clair que quand j’avais dix ans, je connaissais déjà tous les hits d’Hector Lavoe, Ruben Blades, Chéo Feliciano, la Fania etc…Ensuite, ma curiosité naturelle m’a poussé à écouter toute sorte de musique, du rock au blues, en passant par le jazz, latin jazz, funk, soul, reggae, musique africaine etc….Mais ma première influence, ce sont les tambours de la musique afro latine.

3) J’espère ne pas te contrarier en tenant ces propos, mais j’ai le sentiment que si ton rap passe “crème” malgré tes quarante piges, c’est entre autre parce que ton flow est resté inchangé. Ça n’est pas un problème puisque tu t’es perfectionné dans de nombreux autres aspects de la musique, comme les compositions, l’introduction de rythmes latinos, sans compter les expériences que t’ont apporté tes nombreux voyages…Mais ce que je me demande, c’est s’il faut rapper avec la même énergie pour rester crédible dans le rap ?

Merci de le constater. Je pense qu’avant tout, je suis très perfectionniste et je ne rape pas pour raper mais pour apporter toujours quelque chose de nouveau et d’inédit. Les gens me voient toujours comme un MC alors que j’ai bien d’autres cordes à mon arc. Ils ne le savent pas, mais je suis producteur et la grande majorité des sons sur lesquels je rappe sont de moi. Je ne me vois pas comme un simple MC dans un monde de rimes et de flow, car la musique est primordiale pour que je puisse poser et écrire dessus. C’est pour cela que les cinq albums de Tres Coronas et mes derniers albums de Rocca possèdent une teinte très personnelle musicalement parlant, car je fusionne avec tout ce qui m’entoure et j’écoute beaucoup d’autres musiques…A vrai dire, le hip hop représente peut-être 10% de ce que j’écoute, à peine. Après, concernant la crédibilité, c’est juste que je suis vrai avec ce que je dis et ce que je vis. Les rimes sont justes et jusqu’à aujourd’hui, c’est ce qui m’a permis de pouvoir continuer à rapper même mes anciens textes car ils restent vrais… Je pense que dans l’art il faut s’approcher de notre réalité : c’est seulement là que l’art reste vrai et authentique.

 

4) Quels sont les avantages à rapper en Colombie ? Je suppose que le capitalisme est un peu moins présent dans les entreprises, que les musiques sont un peu plus “locales”, donc le rapport avec le public aussi ? Est-ce que tu vois des éléments dans ce modèle qu’il serait bon d’importer en France ?

Le futur se trouve ici, en Amérique Latine…Comme dit le proverbe, “les derniers seront les premiers”…Ici en Colombie, la musique se trouve partout car nous sommes un peuple de mélange et d’évolution constante. L’europe possède un grand savoir-faire, mais c’est surtout un vieux continent et cela se ressent dans la musique actuelle en france…C’est une pâle copie de ce que font les nord-américains…C’est triste…Aujourd’hui c’est la trap française et son modèle capitaliste gringo (NDLR : gringo se traduit par “étranger” en espagnol) qui domine dans la mentalité des jeunes et des médias. L’amérique latine est beaucoup plus spirituelle…Et je ne te parle pas de DESPACITO…Ça c’est une merde “made in miami” pour abrutir nos populations ahahahaha…Je te parle de la musique et de son folklore…C’est plein de mysticisme et de saveurs…Des rythmes encore inexploités dans le rap et la musique commerciale…Il y a tellement à faire ici, en Colombie, que malheureusement, c’est le temps qui va finir par me manquer…

5) Tu as toujours été intègre vis-à-vis du hiphop. Même si le MC, au tout début de notre culture, était un “ambianceur”, rappant aux côtés de son DJ, on peut supposer que les valeurs prônées par le hiphop doivent désormais élever ce dernier à un autre niveau. Quel est ton constat sur le rap actuel, qu’est-ce qui doit changer, dans notre société, dans la mentalité des gens, chez les MC’s ou dans d’autres domaines, pour que les rappeurs évoluent dans la bonne direction ?

Je pense qu’il faut laisser vivre…Il y a du bon dans le vieux et du bon dans le nouveau. C’est une question de balancement et de connaissance qui fera la différence. Aujourd’hui, dans le hip hop, nous sommes dans l’ère de la prod et du visuel…Le MC et les paroles ont pris moins d’importance. Mais il y a des exceptions : regarde Kendrick Lamar, J. Col, etc…Je pense que l’on vit une époque incroyable dans le hip hop. Il y a de tout et n’importe quoi, mais quand il y a du bon c’est excellent, vraiment. Des artistes nouveaux comme Tory Lanez, Drake, Anderson Paak, etc., fusionnent avec tout leur rap. Il y a du dancehall, de la soul, du RNB, du funk, il n’y a plus de limite dans le rap actuel : cela fait que cette époque est incroyable de mon point de vue. Je suis en plein kiff. Aujourd’hui, les albums de bons artistes passent de la trappe au boombap, à la soul sans aucun problème. Les prods sont dingues et très musicales…Les samples se mélangent avec les synthés et les sonorités sont plus agressives, plus club et franchement ça le fait grave. Cela dit, il y aura toujours des artistes médiocres et malheureusement, ce sont eux que les médias mettrons toujours plus en avant…

6) Connais-tu, en France, des festivals dans lesquels les quatre aspects “peace, love, unity and havin’fun” te sautent aux yeux ? Et dans le monde ?

En France, j’ai participé deux fois au festival Paris Hip Hop : j’ai kiffé l’ambiance et l’état d’esprit de l’évent et de son public. Vraiment bien.

 

7) Un individu lambda ignore tout des valeurs du hiphop, que ce soit paix, amour, unité…Ou encore le “knowledge”. Comment remédier à cela ? Avec davantage d’unité ? Avec une fédération ? Ou bien est-ce utopique de penser que la majorité des artistes pouvaient porter ces valeurs ?

Je suis fatigué de me battre pour que les gens ou la masse comprennent ma culture et son état d’esprit. Je pense être suffisamment explicite dans ma musique pour ne pas avoir à surligner en gros ce que les cons n’ont pas compris. J’ai plus le temps…Tu captes pas, tant pis : avec le temps, c’est toi qui passera pour un nul et un petit con…Pas moi…Même si je peux être qualifié d’incompris. Aujourd’hui, tu as internet, Netflix et tous les moyens pour t’informer sur tout ce que tu veux…Si tu ne le fais pas, c’est que t’es pas très curieux…Et la curiosité est justement le premier signe d’intelligence de l’homme…Donc si t’es pas curieux, tu te conformes à manger ce que l’on te sert…Et ça permet d’en dire beaucoup sur ta personnalité.

Un grand merci pour ta disponibilité…Excellente continuation à toi, on t’envoie un max de good vibes pour que tes projets à venir !

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