Le storytelling dans le Rap français – Part II

Après une première partie axée sur des morceaux très cinématographiques, partons à présent dans une direction diamétralement opposée. Des histoires se rapprochant plus du fait-divers, du quotidien, et parfois du macabre. Nous allons à nouveau étudier cela à travers trois morceaux allant de 2001 à 2016.

Mettons directement les pieds dans le plat avec le plus ancien des nominés.

Sniper – Tribal Poursuite

Nous sommes en 2001. Pris pour Cible, le premier album de Sniper sort et fait un carton. Capables d’enchaîner des morceaux comme La France et La Rumba,  le groupe du 95 a toujours tenu des propos revendicatifs, malgrés l’étiquette “artiste Skyrock” qu’on a voulu leur faire porter. Ce premier opus est une vraie réussite et regorge de morceaux de haut niveau. Nous aurions pu parler de Le Crew est de sorti, qui relate une virée en boîte un peu à la sauce du MIA, de La Rumba qui parle de leur nouveau rapport avec les femmes, d’Il faut de tout pour faire un monde, qui est une succession d’histoires sur quatre mesures, mais un autre est resté beaucoup moins connu et pourtant tellement bien écrit : Tribal Poursuite.

Précédé d’une interlude mettant en scène le contexte, le morceau raconte une course poursuite entre les MC’s et un groupe de skinheads. Les membres vont se séparer et raconter leur périple chacun leur tour au fur et à mesure des couplets.

Blacko attaque le premier, technique et entraînant grâce à ses changements de flows dont il a le secret. Son interprétation colle parfaitement à la prod avec ce flow haché et sa maitrise des placements toujours inspirés par le ragga. Malgré seize mesures très bien occupées, le fond ne l’est pas autant. Son couplet explique qu’il est poursuivi par trois skinhead, qu’il tente de leur échapper en se cachant sous une voiture. Cette dernière démarre, et il se retrouve face au groupe de fachos.
Pas grand chose à dire sur cette courte séquence malheureusement, si ce n’est qu’elle est très bien réalisée.

Tunisiano prend le relais et rentre plus dans le détail des faits. Si le premier couplet laissait plus de place à l’imagination, ici on se retrouve projeté dans une vision très précise.
Le contexte est mis en place sur les deux premières mesures. La seconde fait d’ailleurs écho au premier single de l’album : « Les ne-ski sont à mes trousses et m’ont pris pour cible« .
Sur tout le couplet, chaque mesure expose une nouvelle scène image par image : 

J’saute par-dessus l’grillage, rien à foutre des barbelés
J’déchire mon survet’, vaut mieux ça que m’faire fonce-dé
J’atterris dans un vieil endroit, sûrement un entrepôt
La porte est fermée, j’pète le carreau

On a l’image où il saute sur le grillage, celle où il déchire son survêtement en escaladant, la prise de connaissance d’un nouveau lieu, une tentative de fuite. Autant de petits détails qui nous permettent de vraiment visualiser la scène que nous dépeint Tunisiano. Sans forcément en être conscient (on pose la question), son écriture se rapproche énormément d’un courant littéraire appelé le réalisme.
Le couplet se termine avec la fuite in extrémis de Tunisiano qui part chercher ses potes.

Arrive ensuite Aketo qui livre un dernier couplet ultra technique et qui retranscrit à merveille la situation dans laquelle il se trouve avec un flow digne d’un Nas ou d’un Big Pun. Pour expliquer brièvement, il casse complètement la structure habituelle d’une mesure en commençant ses phrases en fin de mesure : 

Tuni et Blacko, j’crois que chacun à du té-cal de son té-co c’est,
Chacun pour sa peau, ces, ambiances là, j’les nnais-co

Le début de la phrase de la seconde mesure se trouve en fin de première mesure, elle commence à : « c’est ». Le reste du couplet est du même accabi en terme technique. Quant à l’histoire, on a juste milieu entre la partie de Tunisiano et celle de Blacko. Aketo décrit à la fois la situation avec beaucoup de détails (« J’me vesqui sur la droite, dans cette rue étroite ma foi« ) mais y incorpore du ressenti (« Si j’me fais re-sse c’est un massacre assuré, Le genre de pensées qui peut pas rassurer« ).
La fin du couplet ressemble à une fin de film où les héros se sortent miraculeusement d’une situation inextricable. Enfin, du moins Aketo et Tunisiano, qui partent à la recherche de Blacko sur les dernières mesures. 

Il est à noter que tous les couplets se terminent par cette phrase : “J’finirai pas la dans la Seine, victime de la folie des fachos” faisant référence à la manifestation du 17 octobre 1961 où des policiers français avaient jeté dans le Seine des manifestants lors d’une manifestation pour la libération de l’Algérie.

Tout comme Hold Up du 113 dont nous parlions précédemment, c’est une histoire en temps réel qui nous est contée. La prod signée Dj Tren (Driver, Stomy,  Moda …) plonge l’auditeur dans l’urgence de la situation.
Pas de refrain rappé, juste des scratchs de Dj Boudj qui permettent de marquer le passage d’un point de vue à un autre. Ce choix permet également de ne pas sortir de l’histoire avec un refrain qui rentrerait en tête et occulterait le récit. On a vraiment l’impression que Sniper nous raconte leur soirée de la veille.
Le storytelling est parfaitement maitrisé. La situation est peinte tel un tableau où chaque coup de pinceau précise un peu plus la situation dans laquelle les rappeurs se trouvent. Ce style réaliste est finalement une qualité que l’on peut attribuer à Sniper tout au long de leur carrière.
Un énorme morceau donc, à (ré)écouter avec son interlude !

Sinik – Mon pire ennemi

Retour en 2006, une époque où la street crédibilité fait parti des pré-requis pour rapper. Une époque anxiogène remplie d’embrouilles entre rappeurs auxquels se retrouvent parfois mêlés d’ex-gangsters (Black Dragons, Requins Vicieux..). C’est dans ce contexte que va émerger Sinik,  avec notamment Dégaine ton style

Après quelques projets en indépendant (dont l’excellent maxi Artiste Triste), et plusieurs apparitions notables sur les albums de Sniper ou encore Zoxea, Sinik enchaîne les sortis : un street albums en 2004, un album en 2005, suivis d’un second opus l’année suivante. Le morceau qui nous intéresse aujourd’hui est Mon Pire Ennemi, sorti sur Sang Froid en 2006. 

Le contexte est exposé dès la toute première phrase : “J’ai fais sa connaissance à Fleury”. Nous somme donc en prison, lieu propice aux rencontres entre biznessman de la rue. Et c’est bien d’une rencontre dont il est question. Sinik décrit très vite un individu comme “venant du bled”, “avec une peau de couleur brune”. Au fur et à mesure des lignes suivantes, on se rend rapidement compte que ses propos ne concernent absolument pas un être humain, mais la résine de cannabis, autrement dit, le shit.

Pendant tout le texte, le rappeur personnifie la drogue et chacune de ses phrases peut être interprétée de deux manières.  

Le premier couplet expose un Sinik visiblement non fumeur, incarcéré à la prison de Fleury-Mérogis. Il commence donc à décrire un individu dont la spécialité serait le racket, une personne qu’il ne faudrait pas fréquenter :  “On me l’a présenté, mais on m’a averti On m’a bien dit: « fais attention ne sympathise pas avec lui ».
Une manière détournée de dire qu’il a fumé sa première latte, mais en ayant conscience du danger que cela représentait. Il explique également subtilement que son co-détenu est accroc : “Nous étions trois dans une cellule avec deux lits, Bizarre mon co-détenu avait toujours besoin de lui”. Trois dans une cellule, avec deux lits…. On devine aisément qui est la troisième personne. Une façon de montrer la place qu’occupe ce loisir pour les concernés.
Du côté de Sinik, c’est l’envie qui ressort. L’envie de découvrir plus à force de voir d’autres prisonniers rigoler après avoir consommé.
Les dernières mesures du couplet mettent clairement cela en évidence. Ce premier 16 s’achève sur sa libération et son désir de repartir de zéro.

La suite n’est qu’une évolution logique de ce qui pressentait. Sinik, de retour chez lui, se rend compte que beaucoup de ses potes fument et commence lui même à croiser sa route régulièrement. Les phrases à double sens s’enchaînent : “J’pensais qu’il était cool, j’voulais qu’il m’aide à écrire”, référence au côté créatif souvent associé aux drogues. Ou encore “Il est rare, son amitié se partage au couteau”, faisant bien sûr référence au manque en tant que client, et à la découpe de grosses quantités que ces derniers doivent se partager.

A travers son champs lexical qui évolue au fil du texte, on passe de l’envie à la colère. Les dernières mesures, à nouveau, démontrent un changement d’ambiance qui bascule complètement vers le négatif : “De moins en moins drôle, de plus en plus violent”.

Le dernier couplet achève tout espoir d’entré de jeu : “Les années sont passées, ce fils de pute est toujours là. Hier encore j’ai vu un mort à cause de lui dans le journal”. Fini les rigolades entre potos, le cool se transforme en drame. Sinik dit même “Nous sommes en guerre et j’en ai marre”. Dans un texte hyper personnel, qui se cache derrière ce “nous” ? 

Il se permet de rigoler quand moi je pleure à la mémoire de ma mémoire”.

Le “il” correspond bien à cette idée. Sauf que le shit ne rigole pas. C’est le fumeur qui ressent ces effets. On voit comme une scission entre deux parties distinctes de sa personnalité : celui qui a conscience du mal qu’il s’inflige, et celui qui cède à la tentation. Pour mettre en évidence ces deux conceptions, il s’attarde sur les conséquences au lieu de parler des faits concrets.

Tout ce couplet tire un portrait dramatique de la situation : “C’est dur à dire mais je l’ai dans la peau”. L’expression “avoir dans la peau” renvoie normalement au fait d’aimer quelqu’un. Mais ici l’analogie montre plutôt que le THC coule dans ses veines.

Inutile de citer chaque phrase montrant à quel point Sinik se sent prisonnier, piégé, en danger. Le champs lexical continue d’évoluer et se tourne maintenant vers le macabre, vers le meurtre : “Me persécute et exécute mon espérance de vie”, “C’est un meurtrier”, “Il a tué ma vie et mon adolescence”. Le morceau se termine par : “La pire de mes connaissances”, faisant écho à la toute première phrase.

Le point intéressant sur ce morceau est que, comme pour Les Tribulations de l’Homme de l’Est, ce thème a déjà été traité de mille manières différentes par mille autres rappeurs. Mais la manière de personnifier le shit comme un ami qui voudrait du mal est une vision très lucide et peu (voire pas) entendue dans le rap français.

Loin de la glorification, le portrait est négatif et les “bons” aspects ne sont pas mis en avant. Au contraire, c’est le mirage du penchant créatif et artistique qui est mis à mal. Sinik commence à fumer en espérant avoir des facilités d’écriture, mais il est très rapidement pris dans un engrenage qu’il ne contrôle plus.

Pourtant en plein boom du téléchargement illégal, l’album Sang Froid reste à ce jour le projet ayant le mieux marché commercialement pour Sinik. Si à l’époque le streaming avait existé et était pris en compte, le rappeur aurait certainement fait encore mieux que son disque de platine. La suite ne sera qu’un lent déclin commercial qui le mènera à faire une pause dans sa carrière.

HUGO – Le Voisin d’en Haut

On rentre maintenant dans une catégorie plus sombre. Problèmes mentaux, troubles comportementaux et autre psychopatheries, bienvenue dans l’horrorcore. Cependant, c’est un rappeur loin d’être habitué du genre dont nous allons parler : Hugo, illustre rappeur du XVIIIème et membre du TSR Crew.
Plus habitué à du contenu terre à terre, proche de la réalité (et surtout proche du XVIIIème), Hugo a décidé de sortir de son style et de nous livrer un morceau très sombre.

Voisin d’en Haut est sorti sur Nappage Nocturne, l’album de I.N.C.H sorti en 2016. Les deux artistes ayant déjà collaborés par le passé, Hugo s’est naturellement retrouvé sur le projet du beatmaker au côté de nombreux autres rappeurs tels que Vald, Swift Guad, Sheryo, Katana , Infamous Mobb (!) etc … La ligne directrice du projet s’inscrit dans un registre sombre, proche de l’horreur.

Le son commence par un extrait du film Rosemary’s Baby de Roman Polaski. On entend une femme visiblement effrayée qui tente d‘expliquer qu’on lui veut du mal. La batterie se lance en même temps qu’Hugo, et nous allons faire une pause dès sa première phrase : “Encore une nuit à mal dormir, j’refuse leur drogue bizarre”. Une ligne plus ou moins insignifiante à première vue, qui décrit un personnage somnambule refusant de prendre les médicaments qu’on lui prescrit, mais nous y reviendrons plus tard !

Hugo prend la place du narrateur. Il nous explique qu’un nouveau voisin vient d’emménager au dessus de lui et que ce dernier semble vouloir lui faire du mal. Pendant tout le morceau, le rappeur expose un à un des arguments visant à nous convaincre que son voisin est dangereux. Hugo joue le rôle d’un paranoïaque pour qui le moindre signe est une preuve : “Internet a ralenti j’suis sûr qu’il vole ma connexion Wi-Fi”.  

Le premier couplet met en place le contexte avec l’arrivée du voisin et la paranoïa d’Hugo.
Il explique qu’il est sûr de se faire tuer, qu’il évite de le croiser. Rien n’indique qu’il soit réellement en danger. Les seules « preuves » qu’il apporte sont des suppositions tournées en affirmations (« Je sais qu’il cherche dans les poubelles des infos sur moi« ). Hugo est complètement dans une phase défensive, typique de la paranoïa où la moindre coïncidence devient une preuve. On est plus dans la peur qu’autre chose. 

Le second couplet décrit l’aliénation mentale que subit Hugo. Dès la reprise un nouveau contexte est exposé : il ne voit plus ses amis, il a quitté son travail et reste cloîtré chez lui.
Une marche a été franchie. Sa paranoïa devient de plus en plus intense et dangereuse : 


« Pas d’angle mort, j’détruis mes murs au marteau-piqueur ‘
Faut que je trouve une nouvelle pizzeria, je sais qu’il parle au livreur »


Juste avant le refrain il balance un “J’ai un plan sale, demain j’m’en charge”, annonçant un évènement à venir, comme pour teaser la suite avant une publicité (le refrain en l’occurrence).

Le dernier couplet raconte la confrontation des deux personnages à travers un récit ultra détaillé. Hugo dépeint chaque action tout en gardant ce point de vue paranoïaque :

« Deux coups de sonnette dans le noir, j’me décale sur le côté de la porte
C’est la que ça s’corse, j’le pousse à l’intérieur en lui serrant la gorge »

Il dit ne pas vouloir le tuer, juste s’expliquer. Sauf que rentrer par effraction chez quelqu’un en l’étranglant ne semble pas être la meilleure manière de procéder pour discuter. C’est là le paradoxe entre ce qu’il pense et ce qui se passe réellement. Tout le morceau expose des faits totalement anodins comme le fait de vider ses poubelles, commander une pizza, qui sont interprétés comme de l’espionnage ou de mauvaises intentions. A l’inverse, Hugo dépeint ses agissements violents et parano comme normaux en réaction à une attaque qu’il pense être le seul à voir.

Une fois le boulot terminé (« J’fracasse son crâne sur le plancher pour qu’à la fin il ferme sa gueule« ), car oui cela ne pouvait pas se passer autrement, la police débarque. Bizarrement, ils ne le prennent pas au sérieux (« Les flics ne comprennent pas qu’dans l’absolu, c’était moi la victime« ).

Après s’être fait arrêter, le personnage principal est en prison, seul dans sa cellule où il dit se sentir mieux. Mais ce calme intérieur est brisé lorsque le directeur de la prison lui annonce l’arrivé d’un co-détenu qui s’installe sur le lit superposé … au dessus de lui. Le couplet se termine ainsi : “Il pose son sac sur le lit du dessus, j’ai un nouveau voisin d’en haut” laissant supposer que l’histoire va recommencer…

Il ne s’agit donc pas d’une histoire de vengeance, mais bien d’un pur paranoïaque. Et c’est là où la toute première phrase résonne : “Encore une nuit à mal dormir, j’refuse leur drogue bizarre”. La drogue dont il parle n’est probablement pas des somnifères, mais plutôt des calmants ou antidépresseurs visant à le soigner. Cette idée est appuyé dans les refrains par : “J’veux ni de leurs injections, ni de leurs cachets, ni de leurs capsules”. La prod d’I.N.C.H, est digne d’un film d’épouvante. Inquiétante et planante, elle se marie à merveille avec le texte.

Au travers tout ce morceau, le MC du XVIIIème démontre qu’il maîtrise parfaitement les codes du story-telling. On se retrouve dans une ambiance inspirée par les talents de Queensbridge comme Nas ou Mobb Deep. Tous les ingrédients d’un bon morceau de story-telling sont réunis, à écouter d’urgence (et tout le projet de I.N.C.H au passage) si ce n’est pas déjà fait !

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Quentin Icky

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