Le visage de Nekfeu et ses capuches vagabondent (Partie 3)

Le visage de Nekfeu et ses capuches vagabondent – Des habits Bretons de grève en 1844 aux vêtements de Français encapuchés et masqués en 2020 (Partie 3)

Le sweat à capuche, les corps, les visages et les revendications dans la polis :

 Dans le titre Point d’interrogation en 2015 le rappeur Nekfeu scande dans l’album Feu : « Le cordon de la capuche serré parfois, je me surprends à penser comme un bandit, influencé par ma bande. Je sais très bien que je ne ferai aucun cambriolage mais j’ai des valeurs que je ne céderai pour aucun prix aux lâches. »

 Aujourd’hui, partout dans le monde, le sweat à capuche est un symbole des revendications sociales. Nous le rencontrons dans les rues en France. Il est porté par un bon nombre de personnes de différents corps de métiers lors des luttes sociales en France. J’ai pu l’observer dans les rues depuis déjà quelques mois. C’est l’habit des manifestations et des grèves. Il est porté par toutes catégories de manifestantes et manifestants. D’où la pensée d’un jeu de mot de « grève » avec les marins Bretons et le Kap An Aod.

Le sweat à capuche peut porter un message sur lui, comme: « Justice pour Adama, sans justice vous n’aurez jamais la paix ». Sur le sujet, Nekfeu est l’un des premiers artistes à s’être exprimé. Son discours aux victoires de la musique en mains, Nekfeu apporte son soutien aux migrants, à SOS méditerranée devant bon nombre de spectateurs.

Dans le titre Etoiles Vagabondes Nekfeu dit «il faut que j’me cache, j’porte la capuche comme côte de mailles.» Nous voyons bien dans ce passage que l’auteur veut se cacher et porte la capuche comme une défense ou une protection. Dans l’histoire des humains et des habits nous retrouvons des vêtements de travail ayant des fonctions. Ces vêtements de travail sont souvent repris par les créateurs de mode. Il ne faut pas oublier, le Hip-Hop a toujours mis au goût du jour les vêtements de travail. Le milieu de la mode a toujours récupéré des pièces Hip-Hop souvent sans ses valeurs.

Depuis quelques années, se masquer le visage est interdit en France, notamment dans la rue durant les manifestations. L’article Peut-on cacher son visage dans un lieu public ? du gouvernement Français a été modifié le 17 Mars 2020 sur leur site, le jour même de notre confinement.

Il est interdit de dissimuler son visage lors des manifestations depuis un an. Un visage masqué peut encourir 1500 euros d’amande (LOI n°2019-290 du 10 avril 2019 visant à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations). Cela vise à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public après des évènements survenus en marge d’une manifestation des Gilets Jaunes. Face aux violences en face, cette loi peut empêcher les personnes visées de se protéger des gaz ou autres projectiles lancés par l’ordre. Peu importe les métiers, les belles personnes sont encapuchonnées, cordons serrés ou non et se font violenter dans la rue. La violence sous les ordres part en live et en live sur les réseaux. Le temps de liberté de manifester est bafoué et fait peur. L’ordre nie cela, cela fait désordre. Des corps humains : Corps hospitaliers – Corps de femmes pleurant leurs frères – Corps Lycéens – Corps femmes – Corps de Gilets Noirs – Corps enseignants – Corps contre les violences policières – Corps médical – Corps pompiers – Corps artistiques – Corps étudiants – Corps avocats – Corps infirmières – Corps social – Corps de recherches – Corps de femmes de ménage – Corps des mères agenouillées mains derrière la tête…  Des petits corps revendiquant le droit de respirer ou de leur laisser une terre avec des abeilles et des océans avec des poissons sans plastique… Des corps de métiers, des corps sociaux et surtout des corps d’humains. Ces corps ne sont pas juste des fonctions mais des corps humains, tous cordons serrés, liés pour scander. Il s’agit de « la première cordée » et de beaucoup d’autres personnes rassemblées, masquées sous des masques ou des foulards pour se protéger. Tous le monde est là. Les personnes avec leurs corps font fonctionner le pays. Les corps pointent du doigt l’Etat. L’Etat se moque de l’état des corps.

Des petits corps espèrent respirer, remix de manifestations – 2020 Série Les vies dansent dans les jardins Encre et posca sur papier 21×29,7cm

Comme dans le rap, la parole et le corps se complètent. La pratique corporelle et intellectuelle sont comme le temps et le sweat à capuche, elle sont indissociables. Nous l’avons vu dans la description du clip Sous les Nuages, cela relate de l’univers de l’artiste. La performance est verbale, sociale, corporelle et langagière. Il est question de plusieurs espaces et de production de  sens.

Des internautes ont été étonnés de la présence de Nekfeu dans des manifestations récentes fin 2019. Nekfeu avait posté sur son instagram sa présence à différentes manifestations. Je croise souvent des rappeurs, des danseurs, des penseurs, des créateurs ou des personnes exerçant dans le milieu Hip-Hop dans ces événements. C’est peut-être aller au bout de ses idées, de ses convictions et de son engagement, une source d’inspiration continuer d’analyser. Encore une fois c’est accompagner plutôt que suivre. La culture Hip-Hop est une culture d’inclusion. Elle s’exprime sur les corps humains pour une égalité « viens comme tu es » . Les corps Hip-Hop se déplacent. Dans ses vidéos publiées Nekfeu porte une casquette, un parka, un sweat à capuche et un masque recouvre la moitié de son visage. Le tout est noir parfois le gilet est jaune. Ce qui est intéressant de noter c’est que le sweat à capuche et le gilet jaune sont analogues au monde du travail. Ces deux vêtements sont aussi des tenues de protection. Les deux se retrouvent dans la rue comme le Hip-Hop.

Avant dernière marche en date en 2020, je me rappelle du début d’une nuitée : un 7 mars 2020 tout frais : des femmes se faire encercler et frapper par des hommes et quelques femmes vêtues de tenues foncées et de casques. Des femmes de toutes conditions sociales (dont moi-même) anti-capitalistes, anti-racistes et féministes marchant d’une manière déclarée, d’un tracé droit. Cet acte déclaré a engendré des violences par les gendres de l’ordre en face. La description de ces femmes encadrées par l’ordre est décrite par des langues et des médias semeurs de haines  comme néfastes, radicalisées une marche en marge illégale. Les choses sont liées ensemble.

Le rap est l’art de laisser des traces de l’histoire, et depuis ses débuts comme le Blues en est le grand-père. C’est une analyse humaine de ce qu’il se passe dans plusieurs systèmes : politique, historique, social voir solaire et spatial. C’est sans doute pour cela qu’il est souvent le rejet du système politique et intellectuel. Je dirais même culturel puisque je suis bien placée pour le savoir et en suis témoin … Nous existons. Nous vivons. Nous sommes des êtres vivants dans le monde artistique et culturel. Point. Nous ne sommes pas débarrassés de nos pensées, de nos positions ou dépourvus d’engagements réels pour produire ou reproduire du vide marchant et impersonnel.  C’est comme dirait Médine « La force de la culture face à la culture de la force » . Cette phrase nous la retrouvons souvent sur des pancartes dans les manifestations autant que « Et l’amour des siens c’est pas la haine des autres ».

La nuit du 7 mars 2020 dans les rues de Paris – 2020 Série Les vies dansent dans les jardins Encre et posca sur papier 21×29,7cm

Un sweat à capuche et des visages masqués une attitude face au monde qui nous entoure :

L’humain portant un sweat à capuche regarde devant lui. C’est une idée de regarder vers le futur. Il peut ici, sous sa capuche, imaginer lui même, avoir sa propre pensée, faire des choix, ses propres choix. Le moteur est alors le cerveau de l’humain qui regarde, observe le monde, protégé de tous parasites extérieurs qui viendraient brouiller ou nuire sa réflexion, son âme.

Des visages masqués, des têtes encapuchées marquent une quête d’anonymat et des combats à  mener à l’heure de la reconnaissance faciale biométrique, c’est choisir son temps. La politique du visage, le visage abimé une mise en abîme, un délit de dissimulation qui à tort où à raison fera la risée de la « nation ». En cette période, les « cela va changer  après » se multiplient, les yeux fermés des narcissiques ou ceux devant leurs écrans. Ils consomment la culture et encouragent les infirmières et les travailleuses et travailleurs. Les narcissiques vont changer après, après ce temps. Pourquoi pas maintenant ? Nous regardons dans les yeux. Ils jouent. Les ordres s’enjouent et visent nos yeux.

Nous retrouvons la capuche dans tout l’art contemporain ou les arts anciens. Des personnages à capuches naissent dans l’intrigue de celles-ci. La légende appelle la légendaire capuche et les époques en redemandent. Le sweat à capuche est un habit qui ne coûte pas forcément cher mais il peut tout autant l’être, comme un jour sans doute les masques. Les masques sont déjà utilisés dans la mode depuis quelques années. Le sweat à capuche véhicule des choses voir même quelque chose. C’est ainsi que naissent les imaginaires des différents publics. C’est aussi de cette manière que l’imaginaire traverse la tête des artistes, des créateurs, des stylistes, des écrivains, des designers, des comédiens, des musiciens, des chanteurs et des danseurs. Les héros portent des capuches. Les héros dans les histoires portent souvent des masques. Ils dissimulent leurs talents se sont des personnes anonymes. En général, ils passent incognito. Tu les reconnais de par leurs accoutrements… Tu connais l’accoutrement mais pas le visage. Un peu comme nos héros dont les silhouettes ont été marquées au sol Place de la République ou le long du boulevard Voltaire, elles sont les souvenirs de manifestations. La capuche devient la note de Nekfeu une fabrique à rêve un outil à penser donc à pensées. Une personne aimant l’anonymat, peut comme nous l’avons vu apporter des choses nouvelles. La discrétion peut donner un temps de repos ou un temps de concentration – ou un temps de contemplation. Un temps de manifestation, se fondre dans la masse. C’est un temps modeste où nous pouvons être ensemble pour une idée, pour un appel, pour un droit. C’est l’expression commune, elle unie. Ce temps est éphémère, il peux durer d’un temps à un autre, d’une place à une autre – Le temps d’une marche. C’est ce temps où le rappeur ou chacun de nous est lui même avec autant de personnes autour avec des idées, le temps d’une manifestation, chaque individu présent forme un collectif avec les autres, comme le public d’un spectacle ou un concert, comme une rencontre avec une romancière et une réalisatrice. Je pense à la foule de Baudelaire : Le peintre de la vie moderne . Dans ce genre de situation, je sais, parfois de l’eau coule de mes yeux. Il y a des vrais expressions sur les visages attentifs au présent. Les expressions des visages changent comme ce moment où tu écoutes Assa Traoré et visualises son visage aux nombreuses expressions. En regardant la foule, nous pouvons nous dire que nous ne sommes pas seul à penser, à réfléchir à apporter des réponses à notre sauce, sur les même questions. Cela peut devenir un moment magique. Cela apporte plus d’émotion qu’un poste ou un partage sur Facebook posté de sa chaise ou de son canap’, nous vivons la chose, nous sommes là camouflés ou non, ensemble dans un instant présent. C’est un droit, c’est gratuit, mais cela peut coûter cher aux corps ou aux visages. C’est accompagner plutôt que suivre. Se déplacer avec son corps. C’est avoir la vérité sur ce que la bêtise va raconter, dans l’immédiat sur les médias.

C’est un temps poétique, un temps ou contempler le monde provoque des émotions en soi. C’est ce temps très personnel. Se masquer être camouflé, réfléchir, contempler et allier les idées, se concentrer, positiver et établir des connexions, des correspondances, des liaisons farfelues ou non compatibles ou non pour soi ou pour les autres. C’est produire des choses, ces choses liées ensemble. Etre Hip Hop c’est être comme cela ensemble et faire des remix. C’est vouloir vaincre le temps des tempêtes artificielles, des pensées intemporelles imposées par les ordres.

Le visage d’une femme traversé par les émotions et le Comité Adama sur un camion – Remix de manifestations avec un zeste de Médine son – 2020 Série Les vies dansent dans les jardins Encre et posca sur papier 21×29,7cm

Ici, je pense en ce moment à l’artiste Jeanne Vicérial créatrice de la Clinique Vestimentaire. J’ai découvert cette grande artiste grâce au Semmode en 2018, un séminaire à l’IHTP-CNRS, elle est également membre pilote de la belle équipe de Culture(s) de Mode auquel je suis adhérente. Jeanne Vicérial chirurgienne du vêtement est en résidence à la Villa Médicis. Jeanne crée une quarantaine vestimentaire tous les jours, elle crée ou continue une pièce. Son visage est masqué sur instagram. Elle fabrique du tissu à l’aide de sa super machine inventée et des fleurs. Je vous invite grandement à découvrir son travail. France culture lui a consacré une émission, vous pouvez l’écouter. Cette femme redéfinie le système de la mode. Elle tient compte des corps, des tailles, des morphologies de chaque personne. Le geste est écologique, économique et intelligent. Son premier masque posté sur instagram est Fashion Sick le 26 février, tous les jours confinés sont créations masquées.

Dans sa poétique, le sweat à capuche peut ramener l’humain a s’enfermer dans son imaginaire en regardant le monde. Le monde devant lui, le monde s’offrant à lui. L’humain imagine. Le porteur est d’ailleurs dans une demeure, il construit à l’intérieur. L’humain porteur de ses murs brique par brique parpaing par parpaing. Il construit et choisi les couleurs de son intérieurs. C’est une sorte d’engagement positif dans un monde qui prolifère le négatif. Voilà, une sorte d’échappatoire contemporain – Être seul un instant quand cela grouille autour de soi. C’est prendre le temps de l’engagement. Nekfeu prend par exemple ce temps dans sa vie civil anonymement, c’est peut être pour un artiste la force de son engagement d’humain. Il n’aime pas l’endroit de la notoriété. Comme beaucoup de personnes du milieu Hip-Hop il porte un blaz. Il n’est pas coupé de la réalité mais dans le monde de la vie. Le sweat à capuche n’est alors, ou plutôt né alors, au sens de naître un nid douillet de créativité plutôt qu’une source d’erreurs, d’horreurs et de stupeurs. Les surfaces laissent place aux avis surfaits. Le sweat à capuche est en somme une toile de fond, coton doux en surface. Nous pouvons trouver des messages par le vêtement.

La nuit du 7 mars 2020, collage a compléter – 2020 Série Les vies dansent dans les jardins Encre et posca sur papier 21×29,7cm

Se couvrir la tête fait travailler celles de certains autres. Le sweat à capuche avale les corps et fait corps avec les corps. Chacun devient soi ensemble. C’est le corps social qui parle au politique. Les corps comme des lieux symboliques. Les corps peuvent être ceux des vulnérables, ils s’expriment comme celui des corps de classe populaire. Ces corps ne sont pas des corps importants aux yeux de l’ordre. Les corps veulent se réapproprier le monde face à l’ordre néolibéral. Sans ces corps cités au long de l’article l’ordre ne peut pas vivre, l’ordre ne peut pas vivre sans les corps des situations précaires, le corps des vies fragiles. C’est une double violence pour ces corps : corps insultés – corps frappés – corps violé – corps au sol – corps genoux au sol mains derrière le dos – corps matraqués – corps mutilés… L’autre violence c’est le mensonge. La violence est récurrente, là elle montre un ordre en désordre se voilant la face. La face voilée de l’ordre dénigre de regarder la réalité et fonce dans ces tas de corps. Le corps se met en scène. Les corps peuvent signifier le monde. C’est une manière d’être ensemble un corps force pour rapporter des zones d’ombres sombres de la société pour ramener de la lumière. Si nos fonctions de corps de métiers nous amènent à porter des masques ou des capuches remarquez comme nous sommes «invisibilisés» par les bêtises. Les « invisibilisés » ne sont pas les robots des autres. Les médias captent la capuche, le masque et les « invisibilisés » . Vous nous voyez pour nous flatter quand vous avez besoin de nous. Sans nous vous êtes rien. Nous sommes visibles ouvrez vos yeux, vos cœurs et vos oreilles. Votre arrogance ne danse pas avec nous. Quand des visages masqués où encapuchés vous font savoir leurs existences sur notre belle terre ou vous la rappelle ouvrez vos yeux, vos cœurs et vos oreilles. La réponse en face est violences. Et ces violences escaladent, ces violences sont progressives. Ces violences sont physiques ou verbales elles sont partout. Et écoutez, regardez la terre, le beat de nos vies aussi elle vous interpelle.

Cet article pouvait alors se concentrer sur le visage à Ken Samaras ou les notre. Nous sommes beaux et réfléchis. Enfant qui n’a pas entendu « met ta capuche ! »

Le Temps des Indissociables – Morgan Le Cam / 2019 – avril 2020

Pour en savoir plus :

Morgan Le Cam

Mes projets sont rassemblés sur des analogies poétiques entre l’abeille, l’homme et les cultures populaires, en particulier le Hip Hop. Nous pouvons voir dans mes travaux des empreintes à la sociologie, la littérature, à l’histoire de l’art du cinéma, de la musique, de la danse, de la mode en particulier celle du sweat à capuche qui me passionne et habille certains de mes projets. Les choses sont amenées d’une manière poétisée par des compositions, des couleurs, des mots des phrases et des histoires. Des bases de données permettent de donner forme à mes projets plastiques. J’utilise les formules du dessin, de l’installation, de la couture, de la peinture, de la performance, de la sculpture, du texte, du dessin vectoriel et de la broderie dans le but de transmettre et de partager.

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